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« Pénétrons la vie intime des autres femmes » [Solange-Radio #3]

31 Juil

L’idée d’un projet autour de la sexualité était dans l’air depuis septembre 2012, donc.

C’est quoi ton sexe ?

Les Nouveaux Médias de Radio France, en les personnes de Joël Ronez et Christilla Huillard-Kann toujours, estiment qu’il n’y a pas tant d’espaces où parler de ce qui se passe vraiment entre les corps : de si les jeunes hommes savent faire un cunni, de si les jeunes femmes décident de comment elles jouissent, etc. Ce genre de généralités sur les pratiques des uns et des autres souvent étayées dans une certaine presse.

Solange dans ton lit

Ainsi, nous envisageons de capturer des témoignages intimes de sorte qu’ils soient accessibles tels quels ou presque, sans trop d’enrobage éditorial ou de distance critique. Un grand recensement des sexualités. Je propose même d’emblée :

« Je vais débarquer chez les gens avec mon pyjama et ma brosse à dents et on va parler au lit, je vais passer la nuit avec eux. »

Ça fait sourire, ça convainc presque, mais on me rétorque que ce ne serait pas sérieux avec des garçons, que je vais me faire traiter de tous les noms, qu’il est plus sage de ne cibler que des filles/femmes.

chambrejour

On est d’accord pour lancer la production d’un pilote. Titre de travail : « Solange dans ton lit ». Nom de code : « Solange au pieu ».

Choisir la bonne personne

À la recherche de ma première candidate, j’essuie deux refus de la part d’amies plus ou moins proches — je comprendrai ensuite que l’idéal est d’interroger de parfaites inconnues qui n’ont pas à s’inquiéter de l’impact de leurs confidences sur la suite de notre relation… Ça tombe bien puisque je suis assez pauvre niveau relations.

Je commence à lire les blogs de telle ou telle, je remonte les timelines. J’envoie un petit mail à celle qui me paraît la plus douce et compréhensive, avec en plus ce qu’il faut de mystère et de personnalité. C’est Anne-Lise.

La première fois

L’expérience est anxiogène et enivrante. J’en sors épuisée le lendemain matin, mais les quelques 150 minutes d’entretien m’inspirent fort.

Dans un premier temps je monte très « documentaire ». Je garde les silences, les hésitations, et les accrocs. Je conserve aussi mes relances d’origine et ajoute simplement trois didascalies (début, milieu, fin). J’en ressors avec cinq épisodes de 10 minutes.

S’ensuit une période de dormance où le projet cherche son écrin…

Délivrance

À l’approche de la St-Valentin (nous pourrions parler de combien il est contrariant d’attendre un hasard du calendrier pour qu’un programme trouve sa justification), Le Mouv’ propose de diffuser le témoignage d’Anne-Lise en préambule de la série à venir. Ça se précise, nous convenons finalement d’alléger le format : plus court, plus nerveux, ajout de musique. On peine à baptiser la créature. Ce sera, après moult délibérations : « Solange pénètre ta vie intime ».

Je suis aux anges. Je peux enfin reprendre mes recrutements intimes. Je ne vais plus dormir chez les filles parce que nous jugeons que c’est trop d’engagement. Mais à aucun moment nous ne remettrons en question le principe de n’interviewer que des femmes.

Au total : 10 témoignages (chacun en 5 épisodes) seront diffusés en autant de semaines, du 25 mars au 24 mai 2013 sur lemouv.fr

Je n’ai cessé d’espérer une diffusion antenne.

Merci à : Anne-Lise, Virginie, Mathilde, Chloé, Bintou, Léa, Nelly, Judith, Gabrielle, Dalila et toutes celles que j’ai failli rencontrer pensant que l’aventure continuerait (mais je ne désespère pas !) Je peux affirmer sans mentir que c’est, à ce jour, le plus beau travail de ma vie.

Et les hommes dans tous ça ?

Au fil des semaines, la question revient.

Sur facebook, ils sont plusieurs à s’irriter du choix des témoignages, de la place supposée des hommes dans le discours de ces femmes que j’aurais choisies parce qu’elles sont « fortes ». Certains regrettent qu’elles ne soient pas plus féminines, les (et me) taxent purement et simplement de misandrie.

Sur ces 10 femmes rencontrées, il se trouve que 5 avaient connu une (ou des) situation(s) d’abus du genre qui te marque bien et t’oblige à être forte, tu vois. Je n’étais évidemment pas au courant avant de les rencontrer.

À les entendre, je n’ai pas mis très longtemps à me convaincre qu’il y avait une injustice sanglante. Et une urgence. Celle de donner simplement la parole à des individus qui en ont été privés trop longtemps — à l’échelle de l’Histoire, j’entends. Pas juste les abusées, les violentées. Mais toutes celles qui endurent sans consentir. Parce que j’ai aussi été celle-là. Et puis, à force de pratiquer l’exercice délicat de confidente, j’ai réalisé que le fait d’être femme importait dans l’affaire, qu’en présence d’un homme je me trouverais étrangère. Que, très personnellement, je ne me sentirais pas légitime d’interroger les hommes comme j’interroge les femmes. C’était juste pas ma mission.

Autrement, il n’est pas du tout exclu de parler d’un tas d’autres sujets passionnants avec les hommes, les escargots ou les sèche-linges.

« Dans le bus, les gens parlent comme si je les écoutais pas » [Solange-Radio #2]

24 Juil

À la rentrée 2012, contents de la réussite de « Solange lit tous tes tweets« , les Nouveaux Médias de Radio France et moi discutons des possibles suites.

Christilla Huillard-Kann et Joël Ronez évoquent l’idée d’un projet autour de la sexualité. Je leur propose alors une TELP (d’après la « Tentative d’Epuisement d’un Lieu Parisien » de Georges Perec, que je transforme en « Tentative d’Epuisement de La Pornographie »).

L’idée est simple : filmer un visage en train de regarder une vidéo au hasard sur YouPorn et tenter, en une prise, d’énumérer spontanément ce qui s’y passe.

L’occasion de remettre à profit un procédé descriptif déjà utilisé dans mes installations vidéo d’avant « Solange te parle », comme ici dans « Réussites/Patiences » (dont j’espère reparler un jour).

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La proposition amuse Christilla et Joël, mais plusieurs contraintes nous font remettre en question le concept sûrement trop « conceptuel » pour le coup, limité, éventuellement répétitif, trop cru, l’usage de la vidéo n’étant pas idéal pour un partenariat avec une radio, etc.

Néanmoins, j’ai réutilisé le principe en projection d’un happening organisé par une galerie quelques mois plus tard. Parce que je continue de croire au potentiel du dispositif.

Puis, dans la continuité d’un certain recyclage de la parole publique tel qu’élaboré dans « Solange lit tous tes tweets », nous commençons à étudier les sources de discours quotidien à notre portée. Qui parle de quoi et où ? Les transports en communs s’imposent comme terrain d’écoute privilégié. Nous choisissons le bus par souci de ne pas trop s’ancrer dans le parisianisme souterrain du métro.

SolangeBUS2

S’ensuivent vingt épisodes diffusés sur le net de France Inter durant le mois de février 2013.

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Déterminée à ce que ce nouveau programme passe à l’antenne, j’envoie un tweet à Pascale Clark qui me rappelle et propose gentiment de me faire une petite place le mardi matin dans « Comme on nous parle ». Plus tard, elle m’incitera à quitter le bus pour d’autres lieux publics…

La sortie du théâtre…

Le rayon Ésotérisme d’une librairie…

Une boutique de jeux vidéo…

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« Solange dans le bus » et ses déclinaisons m’auront permis de célébrer les millions d’heures de dialogues ordinaires qui ont cours tous les jours dans ces espaces transitoires du quotidien, entre des gens qui bataillent pour se faire comprendre ou combler l’attente, le vide. En tant qu’auteure, si je peux jamais l’être, c’est cette matière-là qui m’intéresse le plus. Lorsqu’il s’agira de générer de la fiction, bientôt, pour le cinéma, je chercherai à faire jaillir ce type de langage.

Je n’ai pas le fantasme d’écrire pour que mes mots ressortent par la bouche des autres.

Autrement, passer des heures dans les bus et ailleurs à guetter une conversation exploitable est un beau métier très fatigant. J’ai beaucoup pensé aux « Filatures » de Sophie Calle. Elle revenait de sept ans de voyage à l’étranger, se retrouvait à Paris un peu désœuvrée, s’est mise à suivre des gens pour sortir de chez elle, circuler dans la ville sans avoir à décider des directions à prendre. Une manière de retrouver une vie normale en s’étalonnant sur celle des autres.

À suivre…

« Toi aussi je lis tous tes tweets » [Solange-Radio #1]

17 Juil

En mars 2012, je suis invitée au Magasin Central de Pierre Siankowski sur Le Mouv’ en compagnie de Klub des Loosers. Pierre m’a déjà interviewée pour Les Inrockuptibles, mais l’article n’est pas encore paru — je vois passer les semaines et j’ai peur qu’il ne paraisse finalement pas.

Après l’émission durant laquelle on me passe du vin rouge dans des fonds de gobelets, je vais prendre un vrai verre avec les trois animateurs. Ça se passe bien parce qu’ils sont gentils.

Pierre, Nicolas et David boivent des pintes et commandent des frites. Nous venons à croiser une collègue de Joël Ronez, le directeur des Nouveaux Médias de Radio France (un ami de Pierre). Je commence à raconter que j’aimerais bien lire des tweets à la radio. Sianko me dit d’écrire à Ronez, sa collaboratrice note son mail dans mon carnet et voilà.

Je ne pensais pas qu’un jour je serais le genre de fille qui dirait : « J’ai travaillé à la radio parce qu’un journaliste avec qui j’ai pris une bière et mangé des frites m’a dit d’écrire de sa part à un pote. »

À l’été 2012, six jours par semaine pendant neuf semaines, je publie donc un cut-up de tweets d’une à deux minutes (et celui du samedi passe chez Antibuzz, l’émission des cultures numériques, présentée par Thomas Baumgartner sur France Inter).

Poney se gratte la langue (celui-ci a servi de démo)

Bob dit l’âne niche aux urgences

Le chat est l’avenir de l’homme sans but

Madame Chose te donne la recette secrète (en québécois)

Tuer peut provoquer la mort 

Les 54 épisodes sont écoutables ici. (Le port du casque est recommandé.)

Je fais tout : recherche/sélection, enregistrement, montage, bruitage, mixage. Le rythme de production est soutenu, certains épisodes en pâtissent, mais j’ai de l’affection pour le projet.